9

Le temps que Floyd ramène Custine, lesté d’une grosse caisse à outils, devant chez Susan White, la matinée était déjà bien avancée. Décidément, Custine savait tout faire : il pouvait réparer la Mathis, rafistoler la plomberie dans leur appartement ou tenter de remettre en état un récepteur improvisé par une espionne morte. Floyd savait un peu bricoler les bateaux, mais ses compétences s’arrêtaient là. Il avait demandé à Custine, une fois, d’où il tenait tous ces dons, et il lui avait répondu laconiquement que les connaissances en électricité et en soudure étaient très utiles pour interroger des clients à la brigade criminelle.

Floyd n’avait pas cherché à en savoir davantage.

Il attendit cinq minutes dans la voiture en tapotant sur le volant, le temps que Custine entre dans l’immeuble et que sa silhouette s’encadre dans la fenêtre du quatrième étage. Il ne pensait pas obtenir de résultat avant le milieu de l’après-midi, mais ils avaient prévu de se téléphoner quand même à deux heures.

Floyd démarra et repartit pour Montparnasse en prenant des petites rues. De jour, la maison où il avait laissé Greta, la veille au soir, paraissait un peu plus chaleureuse. Enfin, juste un peu. Greta lui ouvrit et le conduisit dans la cuisine aux placards déserts que Sophie, la locataire, lui avait montrée la veille au soir.

— J’ai appelé la compagnie du téléphone, dit Floyd. La ligne devrait être rétablie, maintenant.

— C’est vrai, dit Greta, surprise. Quelqu’un a téléphoné, il n’y a pas plus d’une heure, mais j’avais la tête ailleurs, et j’avoue que je n’y ai pas vraiment prêté attention. Comment les as-tu convaincus de rebrancher la ligne ? Elle ne peut pas se permettre de payer la note, tu sais.

— Je leur ai dit de débiter mon compte.

— Vraiment ? fit-elle en inclinant la tête sur le côté. C’est incroyablement gentil de ta part. Tu ne roules pas spécialement sur l’or, toi non plus.

— Ne t’inquiète pas pour ça. De toute façon…

Il n’acheva pas sa phrase.

— De toute façon, ça ne durera pas éternellement ? finit-elle pour lui. Non. Tu as raison. Il n’y en a plus pour longtemps.

— Écoute, je ne voulais pas dire ça comme ça…

— Pas de problème. Je m’en prends à tout le monde, en ce moment, poursuivit-elle sur un ton d’excuse. Tu ne mérites pas ça.

— Ne t’inquiète pas. Je trouve que c’est rudement bien, ce que tu fais. Comment va Marguerite, aujourd’hui ?

Greta étendit du miel sur un toast beurré.

— À peu près comme hier, d’après Sophie. Le docteur est déjà passé lui faire son injection de morphine. Je ne comprends pas pourquoi ils ne la lui font pas un peu plus tard. Au moins, elle passerait une bonne nuit.

— Peut-être qu’ils ont peur qu’elle dorme trop bien, justement, rétorqua Floyd.

— Ce ne serait pas une si mauvaise chose, dit tout bas Greta.

Elle était tout de blanc vêtue, ce jour-là, ses cheveux noirs retenus par un nœud blanc qui semblait briller d’une lumière intérieure, comme dans les publicités pour des lessives. Greta lui passa le toast et se lécha les doigts en faisant des petits bruits, comme une gamine.

— Wendell, je voulais te remercier d’être resté avec moi, hier soir, dit-elle. C’était vraiment adorable.

— Tu avais besoin de compagnie.

Il mordit dans le toast en l’inclinant afin de ne pas faire couler le miel sur sa chemise.

— Et Marguerite… Tu crois que je pourrais aller lui dire bonjour ? Je sais ce que tu m’as dit hier soir, mais je voudrais vraiment qu’elle sache combien elle compte pour moi.

— Elle ne se souvient peut-être même pas de toi.

— Ça ne fait rien.

— Alors d’accord, acquiesça Greta. Elle est réveillée, là, mais ne reste pas trop longtemps, hein ? Elle se fatigue tellement vite…

— Promis.

Il finit son toast dans l’escalier aux marches grinçantes. Greta ouvrit la porte de la chambre, entra et dit quelques mots, très doucement, à Marguerite. Floyd l’entendit répondre en français. Elle ne parlait aucune autre langue, même pas l’allemand. Floyd se souvenait que Greta lui avait raconté qu’elle était née en Alsace et avait épousé un ébéniste allemand qui était mort dans les années 30. Chez eux, ils ne parlaient que français.

Greta était juive du côté de sa mère, et quand la situation avait commencé à dégénérer en Allemagne sa famille l’avait envoyée vivre avec Marguerite. Elle était arrivée à Paris pendant l’été 39, alors qu’elle avait neuf ans. Il y avait vingt ans de ça, et elle y avait pratiquement toujours vécu. Le sentiment anti-allemand était très vif, après l’invasion ratée de 40, mais Greta s’en était bien sortie ; elle parlait français avec un accent parigot qui ne laissait rien deviner de ses véritables origines. Lorsqu’il l’avait rencontrée, Floyd n’aurait jamais imaginé qu’elle était allemande. La révélation de ce secret avait été un premier témoignage d’intimité comme il y en avait tellement eu entre eux, tous chargés d’un petit frisson poignant de confiance mutuelle.

Elle l’appela de l’intérieur de la chambre :

— Tu peux venir, Floyd.

La porte s’ouvrit, et Sophie ressortit avec un plateau. Il s’effaça pour la laisser passer et entra dans le silence de la chambre aux volets clos. On devinait des carrés et des rectangles plus clairs sur les murs, aux endroits où des tableaux, des photos ou des miroirs avaient été décrochés. Les couvertures avaient été soigneusement tendues sur le corps de la malade, sans doute en prévision de la visite du docteur, et elle était assise presque toute droite, adossée à trois ou quatre gros oreillers. Elle portait une chemise de nuit à fleurs, à manches longues et col montant, qui semblait tout droit sortie du dix-neuvième siècle. Ses cheveux blancs étaient peignés en arrière, et ses joues avaient été légèrement rosies au blush. Floyd distinguait à peine son visage dans la lumière crépusculaire, mais ce qu’il vit n’était qu’une pâle et frêle esquisse de la femme qu’il avait connue. Il pensa que ç’aurait été plus facile si elle avait été méconnaissable, mais c’était bien elle, et elle avait les yeux étonnamment clairs et brillants, ce qui était d’autant plus pénible.

— C’est Wendell, dit gentiment Greta. Tu te souviens de Wendell, n’est-ce pas, ma tante ?

Floyd s’avança, tenant son chapeau mou à deux mains comme une offrande.

— Bien sûr que je me souviens de lui, répondit Marguerite. Comment allez-vous, Floyd ? Vous préfériez qu’on vous appelle Floyd, plutôt que Wendell, n’est-ce pas ?

— Je… ça va très bien, répondit-il en se dandinant d’un pied sur l’autre. Comment vous sentez-vous ?

— Tout de suite, ça va, répondit-elle d’une voix réduite à un souffle rauque.

Il devait tendre l’oreille pour comprendre ses paroles.

— Ce sont les nuits qui sont pénibles. Je n’aurais jamais pensé que dormir puisse exiger autant d’énergie, et je ne suis pas sûre d’en avoir encore beaucoup de reste.

— Vous êtes une femme forte, dit-il. Je suis sûr que vous avez beaucoup plus d’énergie que vous ne pensez.

Elle posa ses mains décharnées, pareilles à des pattes d’oiseau, l’une sur l’autre, au-dessus du journal ouvert sur les faits divers, étalé sur son ventre comme un châle.

— Je voudrais bien que ce soit vrai.

Elle sait, pensa Floyd. C’était un petit bout de femme frêle et elle n’avait peut-être pas toujours été très en prise avec ce qui se passait autour d’elle, mais elle savait qu’elle était très malade, et qu’elle ne quitterait plus sa chambre.

— Comment c’est, dehors, Floyd ? demanda Marguerite. J’ai écouté la pluie tomber toute la nuit.

— Ça s’éclaircit un peu, répondit-il. Le soleil s’est montré et…

Soudain, il se sentit la bouche sèche. Quelle mouche l’avait piqué d’insister pour la voir ? Il n’avait rien à lui dire qu’elle n’ait déjà entendu cent fois, dans la bouche de visiteurs tous aussi bien intentionnés. Il se rendit compte, avec un spasme de honte, qu’il n’était pas venu pour lui faire plaisir, mais pour lui. Il allait rester planté devant elle en évitant soigneusement de faire allusion au fait qu’elle était au stade terminal, un peu comme s’il y avait un éléphant dans la pièce et que personne ne voulait le reconnaître.

— Eh bien, dit-il en cherchant ses mots. La ville est vraiment belle quand le soleil revient. On dirait qu’ils viennent de la repeindre.

— Les couleurs doivent être magnifiques… J’ai toujours aimé le printemps. C’est presque aussi exaltant que l’automne.

— Je pense qu’il n’y a pas un moment de l’année où je n’aime cette ville, reprit Floyd. À part, peut-être, le mois de janvier.

— Greta m’a lu le journal, dit Marguerite en effleurant les pages étalées devant elle. Elle voudrait ne me lire que les bonnes nouvelles, mais je veux tout savoir. Le mauvais comme le bon. Je ne vous envie pas, vous autres, les jeunes.

Floyd eut un sourire et essaya de se rappeler quand on l’avait, pour la dernière fois, considéré comme un « jeune ».

— La situation ne me paraît pas si mauvaise, à moi, dit-il.

— Vous n’étiez pas là dans les années 30, n’est-ce pas ?

— Non. Je n’étais pas là.

— Alors, je ne voudrais pas vous contredire, mais vous ne pouvez pas imaginer ce que c’était.

Greta lui jeta un coup d’œil d’avertissement, mais Floyd eut un haussement d’épaules bon enfant.

— Non. Je n’en ai aucune idée.

— Ce n’était pas si mal, par bien des côtés, poursuivit Marguerite. On sortait de la Dépression. On avait tous plus d’argent. On mangeait mieux. On était mieux habillés. Et la musique… C’était de la musique sur laquelle on pouvait danser. On pouvait se payer une voiture, et des vacances à la campagne une fois par an. Un poste de TSF, un gramophone, et même un réfrigérateur. Enfin, ce n’était pas tout rose, à l’époque, on sentait aussi le mal, un courant qui fermentait sous la surface. C’est la haine qui a fait venir Greta à Paris.

Elle tourna la tête vers sa nièce.

— Les fascistes n’ont eu que ce qu’ils méritaient, dit Floyd.

— Mon mari a vécu juste le temps de voir ces monstres prendre le pouvoir. Il voyait clair dans leurs mensonges et leurs promesses, il savait qu’ils s’adressaient à ce qu’il y a de plus répugnant dans l’esprit humain. Quelque chose qui est en chacun de nous. On ne peut pas s’empêcher de haïr ceux qui ne sont pas comme nous. Il nous suffit d’un prétexte, de quelqu’un qui nous chuchote à l’oreille.

— Pas tout le monde.

— C’est ce que beaucoup de braves gens disaient dans les années 30, rétorqua Marguerite. Que le message de haine ne serait entendu que par les ignares et ceux qui étaient déjà pleins de noirceur. Mais ce n’est pas ce qui s’est passé. Il fallait beaucoup de force mentale pour ne pas se laisser empoisonner par ces discours mensongers, et tout le monde n’avait pas cette force. Quant à ceux qui avaient le courage de résister, de tenir tête aux fomenteurs de haine, ils n’étaient vraiment pas nombreux.

— Votre mari faisait partie de ces braves gens ? demanda Floyd.

— Non, répondit-elle. Il n’était pas de ceux-là. Il faisait partie des millions qui ne faisaient rien. C’est comme ça qu’il s’est retrouvé dans la tombe.

Floyd ne savait que dire. Il regardait la vieille femme alitée et sentait la force de l’histoire qui coulait à travers elle comme un fleuve.

— Tout ce que je dis, poursuivit-elle, c’est que le message est séduisant. Mon mari disait qu’à moins que ces fomenteurs de haine ne soient annihilés, effacés de la surface de la Terre, avec leur poison, ils reviendraient toujours, comme des mauvaises herbes. Les mauvaises herbes reviennent toujours, Floyd. On a tondu la pelouse en 40, mais on n’a pas répandu de désherbant. Et vingt ans plus tard ils sont de retour.

Elle tapota faiblement le journal d’un doigt à l’ongle effilé.

— Je sais qu’il y a beaucoup de gens qui tiennent des discours immondes, répondit Floyd. Mais personne ne les prend au sérieux.

— Personne ne les prenait au sérieux dans les années 20, contra-t-elle.

— Il y a des lois, maintenant. Des lois contre la haine.

— Qui ne sont pas appliquées. Regardez cet article : un jeune homme a été battu à mort, hier, parce qu’il avait osé s’élever contre les fomenteurs de haine.

— Un jeune homme ? fit Floyd d’une voix soudain aussi faible que celle de Marguerite.

— Près de la gare. Ils ont retrouvé son corps cette nuit.

— Non !

Greta le tira par la manche.

— Il faut qu’on y aille, maintenant, Floyd.

Il ne trouva rien à dire.

Marguerite replia le journal et le poussa à bas du lit.

— Je ne voulais pas vous faire un sermon, dit-elle avec une gentillesse qui l’atteignit en plein cœur. Je voulais juste vous dire que je ne vous envie pas. Floyd, il y a vingt ans, on voyait des nuages d’orage approcher à l’horizon, et ils s’amoncellent à nouveau. Enfin, il n’est pas trop tard pour réagir, à condition que vous soyez assez nombreux à résister. Je me demande combien de gens sont passés auprès de ce pauvre jeune homme, hier soir, quand il avait besoin d’aide…

Greta l’éloigna du lit.

— Floyd doit s’en aller, maintenant, tante Marguerite.

— C’était gentil de venir me voir, dit-elle en tendant la main vers lui. Vous reviendrez, n’est-ce pas ?

— Évidemment, dit Floyd en s’obligeant à sourire pour dissimuler son malaise.

— Vous m’apporterez des fraises, s’il vous plaît ? Cette pièce aurait bien besoin d’une touche de gaieté.

— Je vous apporterai des fraises, promit-il.

Greta le conduisit au rez-de-chaussée sans lui lâcher le bras.

— Tu vois comment elle est, maintenant, dit-elle lorsqu’ils furent hors de portée de voix. Elle est drôlement pointue sur l’actualité, mais elle ne sait même pas en quelle saison on est. Tu peux t’estimer heureux qu’elle se soit souvenue de toi. Espérons seulement qu’elle ne se rappellera pas qu’elle t’a demandé des fraises.

— J’arriverai bien à lui en trouver.

— En octobre ? Ne t’en fais pas pour ça, Floyd. Il est plus que probable qu’elle aura oublié, la prochaine fois que tu reviendras.

Ils se rassirent dans la cuisine. Un pigeon roucoulait sur l’appui de fenêtre. Greta prit un quignon de pain rassis et le lança contre la vitre, effrayant le volatile qui s’envola dans un tourbillon de plumes grises.

— Ce n’est peut-être pas le même jeune homme, dit-elle en devinant ce que ruminait Floyd. Je ne sais pas si tu lis les journaux, mais il y a des tas de gens qui se font casser la figure, ces temps-ci.

— On sait tous les deux que c’était lui. Pourquoi prétendre le contraire ?

— On en a parlé hier soir. Si tu avais tenté quoi que ce soit, tu te serais fait larder de coups de couteau.

— Celui que j’étais autrefois aurait essayé d’intervenir.

— Celui que tu étais autrefois aurait eu trop de bon sens pour ça.

— Tu dis ça pour me déculpabiliser.

Floyd leva les yeux au plafond, repensant à la chambre dont il venait de sortir, les meubles bien à leur place, l’immobilité de son occupante.

— Il se peut qu’elle perde un peu les pédales pour ce qui est de la date, mais elle sait bien ce qui se passe.

— Ce n’est sûrement pas aussi terrible qu’elle le redoute. Les personnes âgées pensent toujours que le monde court au désastre. C’est leur boulot.

— Elles n’ont peut-être pas tort, rétorqua Floyd.

Greta se pencha pour ramasser le pain qu’elle venait de lancer au pigeon.

— Peut-être. Et c’est peut-être une aussi bonne raison que bien d’autres de penser à quitter Paris.

— Habile transition… !

— Je n’ose espérer que tu as réfléchi à ce dont nous avons parlé ?

— J’en ai parlé à Custine, répondit Floyd.

— Comment a-t-il pris ça ?

— Comme tout le reste : bien.

— André est un type bien, dit Greta. Je suis sûre qu’il s’en sortira parfaitement à la tête de l’agence.

— Il est probable que Paris lui mangera dans la main dans moins d’un an.

— Alors, pourquoi ne pas lui laisser sa chance ?

— Il y a vingt ans que je suis là, répondit Floyd. Si je partais maintenant, ce serait comme si les vingt dernières années de ma vie avaient été une erreur.

— Seulement si tu veux les voir sous cet éclairage.

— Je ne suis pas sûr qu’il y ait une autre façon de les prendre.

— Ce n’est plus la ville où tu es arrivé, dit Greta. Elle a bien changé, et pas toujours en mieux. Ce ne serait pas un aveu d’échec. Quel âge as-tu maintenant, Floyd ? trente-neuf ans, quarante ? Ce n’est pas la fin du monde. À moins que tu ne décides de le prendre comme ça.

— Tu as eu le temps de regarder les papiers qui sont dans la boîte ?

— Habile transition de ta part à toi aussi, dit-elle en lui faisant l’aumône d’un sourire indulgent. Bon. On en reparlera plus tard. Oui, j’ai regardé ce qu’il y avait dans la boîte.

— Et ça t’inspire quoi ?

— On ne pourrait pas en parler ailleurs ? demanda Greta. Cet endroit commence à me peser. Sophie reste là, ce matin. Je voudrais prendre l’air.

Floyd récupéra son chapeau.

— Eh bien, allons faire un tour.

 

Floyd laissa la Mathis dans la rue de Rivoli, près du Louvre. La pluie avaient momentanément cessé, mais les nuages en approche avaient une couleur d’encre annonciatrice d’orage. En attendant, le temps était assez agréable sur la rive droite, et le soleil s’efforçait bravement de sécher les trottoirs et de faire un peu reculer la morte-saison pour les marchands de glaces. C’était l’une de ces journées d’automne qui laissaient Floyd pensif : il craignait toujours qu’il n’y en ait pas d’autre avant que l’hiver ne s’installe sournoisement.

— Eh bien, dit-il, sentant son humeur s’améliorer. Qu’est-ce que tu préfères ? La culture, ou une balade aux Tuileries ?

— La culture ?! Tu ne reconnaîtrais pas la culture si elle te mordait le nez ! Et puis de toute façon j’ai dit que je voulais prendre l’air. Les tableaux attendront. Ils sont là depuis assez longtemps, ils ne vont pas s’en aller.

— Ça me va. Plus d’une demi-heure dans un musée et je commence à avoir l’impression d’être l’une des œuvres exposées…

Greta, qui avait embarqué la boîte en fer, la prit sous son bras et ils entrèrent dans les Tuileries. Floyd regarda comme s’il ne les avait jamais vus les jardins à la française qui prolongeaient le musée du Louvre d’un élégant ruban jeté le long de la rive droite de la Seine. L’idée que ces espaces verts géométriques avaient résisté à tous les changements que Paris avait subis depuis Catherine de Médicis, quatre cents ans auparavant, l’avait toujours impressionné. C’était l’un de ses endroits préférés, surtout par une matinée tranquille du milieu de la semaine.

Des chaises longues avaient été disposées autour du grand bassin octogonal, du côté de la place de la Concorde. Greta et Floyd trouvèrent deux chaises côte à côte et commencèrent à émietter un bout de pain rassis qu’elle avait pris dans la cuisine.

— Je ne sais pas ce que tu veux que je fasse de ça, dit Greta en tapotant la boîte. Je veux dire, si tu cherches un truc étrange ou inhabituel, tu es à peu près sûr de le trouver.

— Dis-moi ce que tu as. C’est à moi de voir si ça a un sens.

— Comment s’appelait la femme, rappelle-moi ? Susan comment, déjà ? J’ai son prénom sur la carte postale, c’est tout.

— Susan White, répondit Floyd. Si c’était son vrai nom.

— Tu sembles croire qu’elle mijotait quelque chose…

— Plus que je ne le pensais hier. Custine est en train d’essayer de comprendre ce qu’elle a fait au poste de TSF de sa chambre.

— Eh bien, fit Greta, je reconnais que c’est une aussi bonne façon qu’une autre de me changer les idées.

— Si ça peut t’aider, fit Floyd en prenant un bout de pain rassis et en le lançant à un aréopage de canards qui cancanaient avidement. Alors vas-y, qu’est-ce que tu as pour moi ?

— Pour ce qui est des cartes et des croquis, je ne peux pas t’aider, mais je peux peut-être jeter un éclairage là-dessus…

Elle pécha dans la boîte la lettre tapée sur le papier à en-tête.

— La lettre de l’aciérie de Berlin ? demanda Floyd.

— Kaspar Metals, oui.

— Alors, de quoi ça parle ?

— Je n’ai que cette lettre comme point de départ, reprit Greta, alors évidemment j’en suis réduite aux conjectures, mais pour moi Susan White avait eu vent d’un contrat que Kaspar Metals avait accepté.

— Dans lequel elle avait un rôle ?

— Non. Apparemment, il y avait bien une troisième partie en cause. À en juger par les termes de la lettre, White avait déterré suffisamment d’informations à propos de ce contrat pour ne pas avoir l’air d’être complètement en dehors du coup.

Un petit groupe organisé approchait du bassin : huit ou neuf hommes en costume et chapeau mou entouraient une infirmière corpulente qui poussait un vieil homme dans un fauteuil roulant.

— Parle-moi du contrat, poursuivit Floyd.

— Eh bien, c’est assez vague. Je suppose que les détails avaient été précisés dans les courriers précédents. Enfin, apparemment, la firme allemande devait mouler une grosse masse d’aluminium massif. Trois grosses masses, en fait, et la lettre évoque le coût de fabrication de l’outillage sphérique nécessaire.

Floyd regarda le vieillard en fauteuil roulant lancer du pain dans le bassin avec ses mains tremblantes, et les canards changer aussitôt de camp.

— Il y avait un schéma, dans la boîte, dit-il. Un objet rond. Ça devait faire partie du même lot.

— Tu as l’air déçu, remarqua-t-elle.

— Seulement parce que je pensais qu’on avait peut-être mis la main sur quelque chose d’important, le plan d’une bombe, par exemple. Mais s’il s’agit de sphères massives…

Il eut un haussement d’épaules.

— Il était question que les objets fassent partie d’une installation artistique, mais c’était peut-être une façon de noyer le poisson.

— Tout ça n’a aucun sens, dit Floyd. Pourquoi une espionne américaine aurait-elle fait appel à une entreprise allemande pour fabriquer des pièces pareilles, quel que puisse être leur usage ? Il doit bien y avoir une centaine de boîtes américaines qui auraient pu les lui fabriquer.

— Mettons que ce soit une espionne, reprit Greta. Que font les espions, à part fouiner partout ? Ils tiennent les autres espions à l’œil, d’accord ?

— D’accord, convint Floyd. Mais…

— Et si elle avait été envoyée là pour surveiller une autre opération ? White lève un lièvre : le contrat allemand. Elle ne sait pas de quoi il retourne, mais elle sait qu’elle doit creuser la question. Alors elle prend contact avec Kaspar Metals en prétendant avoir un rapport avec l’organisation qui a passé la commande d’origine.

— Possible, admit Floyd.

Greta lança quelques bouts de pain dans le bassin.

— En réalité, il y a un autre détail intéressant : la lettre fait allusion au coût du transport et de la livraison des pièces commandées. Eh bien, figure-toi que les frais sont divisés entre trois lieux de facturation, Berlin, Paris et Milan.

— Je ne me rappelle pas avoir vu que le courrier mentionnait des adresses…

— Non. La question avait probablement été abordée avant.

— Sauf que nous, nous n’avons pas cette information. Nous n’avons que quelques lignes tracées sur une carte d’Europe, dit-il en songeant aux deux barres du L, soigneusement mesurées, réunissant les trois villes. Et je ne vois toujours pas ce que les indications portées sur cette carte peuvent bien signifier, mais je suppose qu’elles ont un rapport avec la commande passée à cette usine, de quoi qu’il puisse s’agir.

— Encore un truc, reprit Greta. Le billet de train. Elle avait réservé un compartiment-couchette dans l’express de nuit pour Berlin, et elle ne l’a pas utilisé.

— Il y avait une date dessus ?

— Il avait été émis le 15 septembre pour un départ de la gare du Nord le 21.

— Elle est morte le 20, dit Floyd, en repensant aux détails qu’il avait notés dans son calepin. D’après Blanchard, elle lui avait donné la boîte le 15 ou le 16 – il n’était plus très sûr. Elle n’a donc jamais utilisé le billet.

— Je me demande pourquoi elle n’a pas tout simplement pris le premier train pour Berlin, au lieu de réserver une place pour quatre ou cinq jours plus tard…

— Peut-être qu’elle avait des affaires à régler avant, à moins qu’elle n’ait pris rendez-vous pour visiter l’usine à une date donnée. D’une façon ou d’une autre, elle savait qu’elle ne prendrait pas ce train avant quelques jours, mais aussi qu’elle courait un danger, et que la boîte pouvait tomber entre de mauvaises mains.

— Dis, Floyd, tu as pensé que, si elle s’était fait tuer à cause de cette boîte et de ce qu’il y avait dedans, le meurtrier pourrait avoir envie de remettre ça ?

Les roues du fauteuil firent crisser le gravier de l’allée. Le groupe qui entourait le vieil homme s’éloignait du bassin et se dirigeait vers l’Orangerie. Derrière eux, au-dessus des arbres, la vaste toiture grise, trempée de pluie, de la gare d’Orsay brillait au soleil, sur la rive gauche de la Seine. On disait toujours « la gare d’Orsay », mais il y avait des années que ce n’était plus une gare. Il avait été vaguement question d’en faire un musée, et puis la municipalité avait préféré transformer la vaste et vénérable bâtisse en prison politique pour les détenus sensibles. La vue de la prison lui rappela quelque chose, un vague souvenir sur lequel il n’arriva pas à mettre le doigt.

Il balança les dernières miettes de pain aux canards qui leur étaient restés fidèles.

— Je sais qu’il y a des risques, mais je ne vais pas laisser tomber l’affaire parce que certaines personnes n’ont pas envie que je l’élucide.

Greta le regarda attentivement.

— J’ai comme l’impression que cette détermination n’est pas étrangère à la conversation que tu viens d’avoir avec Marguerite. Je me trompe ?

— Hé, fit Floyd, sur la défensive. Ce n’est qu’une affaire confiée par un client. Et une affaire juteuse, même, si tu veux tout savoir.

— Alors, ça se résume à ça : une histoire d’argent ?

— D’argent, et de curiosité, admit-il.

— Aucune fortune au monde ne te rafistolera si tu te casses le cou. Prends les éléments dont tu disposes et va trouver les flics. Donne-leur tous les indices, et laisse-les en tirer les conclusions.

— J’ai l’impression d’entendre parler Custine…

— Peut-être qu’il n’a pas tort. Réfléchis, Floyd. Ne te mouille pas trop. Tu es un grand garçon, mais tu n’es pas si bon nageur.

— Je sais quand je n’ai plus pied, répondit-il.

Greta secoua la tête.

— Je te connais trop. Tu ne sauras que tu n’as plus pied que quand tu commenceras à te noyer. Enfin, à quoi bon discuter ? J’ai faim. Il y a une bonne crêperie, sur les Champs-Élysées. Tu pourrais m’offrir une glace, en cours de route, et puis après tu me ramèneras à Montparnasse.

Floyd rendit les armes et lui offrit son bras. Ils prirent la direction des Champs-Élysées.

— Comment marche l’orchestre ? demanda Greta.

— L’orchestre a cessé d’exister le jour où tu es partie, dit Floyd en regardant le vent arracher le parapluie d’un passant, au loin. Depuis, on ne nous a pas précisément déroulé le tapis rouge.

— Je n’en ai jamais été qu’un élément.

— Tu es une sacrée bonne chanteuse, et tu es encore meilleure à la guitare. Tu as laissé un trou énorme.

— Vous êtes bons musiciens aussi, Custine et toi.

— Il ne suffit pas d’être bon.

— Eh bien, disons que vous êtes très bons.

— Custine, peut-être.

— Allez, tu n’es pas le plus mauvais joueur de contrebasse de la planète non plus. Tu sais que tu pourrais y arriver si tu le voulais vraiment.

— Je fais ce que je peux. Je sais maintenir un rythme assez régulier.

— À t’entendre, on dirait que ce n’est rien. Écoute, Floyd, il y a une centaine d’orchestres, à Nice, qui seraient bien contents d’engager un contrebassiste comme toi.

— Mais je ne sais rien faire qu’on n’ait déjà entendu cent fois. Je n’apporte rien de neuf.

— Tout le monde n’a pas envie d’entendre du neuf.

— C’est tout le problème. Je me contente de jouer encore et toujours les mêmes vieux standards du swing, sans y changer une note. J’en ai marre. Custine n’arrive même plus à sortir son saxo.

— Eh bien, change de répertoire. Joue autre chose.

— Custine n’y a pas renoncé. Tu te souviens comment il essayait toujours de nous faire jouer ce truc rapide, sur un rythme à huit temps, quand tout ce qu’on demandait, c’était de continuer à jouer en quatre-quatre, à la papa ?

— Peut-être qu’il tenait le bon bout, là.

— Il avait entendu un type jouer ici, il y a quelques années, poursuivit Floyd. Un camé à l’héroïne de Kansas City. On lui aurait donné soixante ans alors qu’il avait à peu près mon âge. Il s’appelait Yardhound, ou Yard-dog, je ne sais plus quoi. Il jouait toujours ce truc d’impro dingue, comme si c’était le son du futur. Mais personne ne voulait entendre ça.

— Sauf Custine.

— Il disait que c’était la musique qu’il avait toujours dans la tête.

— Alors trouve une façon de l’aider à la jouer.

— Trop rapide pour moi, dit Floyd. Et de toute façon, même si ça ne l’était pas, personne n’a envie de l’entendre. Ce n’est pas le genre de truc sur lequel on peut danser.

— Tu ne devrais pas renoncer aussi facilement, fit Greta sur un ton de reproche.

— C’est trop tard. Personne n’a même plus envie de jazz classique. La moitié des clubs où on a joué l’an dernier sont fermés, aujourd’hui. Peut-être que c’est différent aux États-Unis, mais…

— Il y a des gens qui ne l’accepteront jamais, dit Greta. Ils ne veulent pas voir les Blancs et les Noirs s’entendre, et ils veulent encore moins les voir jouer la même musique. Tu comprends, il y a toujours un risque que le monde devienne un endroit meilleur grâce à ça.

— Ce qui veut dire ? demanda Floyd avec un sourire.

— Que ceux d’entre nous qui y attachent de l’importance ne devraient pas renoncer si facilement. On ferait peut-être bien de relever la tête, de temps en temps.

— Je ne tiens pas à me faire couper le cou pour qui que ce soit.

— Même pas pour la musique que tu aimes ?

— Il y a peut-être eu un moment où je pensais que le jazz pouvait sauver le monde, répondit Floyd. Mais j’ai grandi, et je sais à quoi m’en tenir, maintenant.

Ils reprirent l’allée de gravier. Ils dépassaient le groupe avec le vieil homme lorsque ça fit tilt dans la tête de Floyd. Était-ce la conversation qu’il avait eue avec Marguerite ou la juxtaposition de l’homme et de la prison politique, de l’autre côté du fleuve ? En tout cas, Floyd le reconnut brusquement. Le vieux bringuebalait dans son fauteuil roulant, la mâchoire tombante, un ver de salive argentée serpentant sur son menton, la peau parcheminée, plaquée sur le crâne. Ses mains tremblaient comme s’il avait une maladie nerveuse. On disait que, sous la couverture, les médecins en avaient plus retiré qu’ils n’en avaient laissé, et que ce qui coulait dans ses veines relevait plus de la chimie que du sang ; mais il avait survécu aux cancers, exactement comme il s’était sorti de la tentative d’assassinat de mai 40, après la débâcle des Ardennes. La petite moustache démodée qui lui donnait l’air bégueule était encore reconnaissable, de même que la mèche de cheveux étique, jadis noire et maintenant complètement blanche. Il y avait près de vingt ans qu’il avait vu ses ambitions disparaître en fumée, au cours de cet été désastreux. Dans le carnaval de monstres que le vingtième siècle avait engendrés, il n’était qu’un spécimen parmi tant d’autres. Il tenait des discours de haine, à l’époque – mais il n’était pas le seul. Tout, en ce temps-là, était motivé par la haine. C’était le levier qui faisait bouger les choses. Ça ne voulait pas forcément dire qu’il y croyait, ou qu’il aurait été plus mauvais pour la France que n’importe lequel de ceux qui lui avaient succédé. Qui pouvait lui reprocher de flâner un matin aux Tuileries, après toutes ces années passées dans une cellule de la gare d’Orsay ? Ce n’était plus qu’un triste vieillard, maintenant, un personnage qui inspirait moins la répulsion que la pitié.

Qu’il donne donc à manger à ses canards.

— Floyd ?

— Oui ?

— Tu étais à des kilomètres.

— Des années, rectifia-t-il. Ce n’est pas tout à fait pareil.

Elle le cornaqua vers une baraque de glacier. Floyd fouilla dans ses poches à la recherche de quelques pièces.

La pluie du siècle
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